Les plongeuses jamnyo (haenyo) de Jeju en Corée et le néo-confucianisme, une mythologie double

Ok-Kyung Pak

Les plongeuses jamnyo de l’île de Jeju, située à l’extrême sud-ouest de la péninsule coréenne, se retrouvent au petit matin au bord du rivage pour entrer ensemble dans la mer. Quinze jours par mois, elles répètent ce rituel, plongeant en apnée au péril de leur vie, restant dans l’eau entre 4 et 7 heures d’affilée pour subvenir aux besoins de leurs familles.


Plongeuse jamnyo sous l’océan. Photo Koh Sung-Mi.

À travers l’étude d’un système de parenté (kwendang) fondé sur l’échange, de la vie communautaire et des valeurs sociales et économiques des plongeuses jamnyo, l’anthropologue Ok-Kyung Pak décrit et analyse une société « centrée sur les femmes » où les pratiques chamaniques des plongeuses en l’honneur de la déesse de la mer qui leur offre sa protection coexistent avec l’influence du néo-confucianisme venu du continent. En outre, elle retrace historiquement les différentes étapes conduisant à la formation de ce modèle social qui se caractérise également par un rapport de protection et de symbiose avec la nature. La pertinence de cette étude prend tout son sens au vu du déclin inéluctable du nombre de plongeuses provoqué par le développement industriel et la pollution des océans.

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Présentation des plongeuses jamnyo de Jeju par Ok-Kyung Pak

Peu connue du monde extérieur, l’île de Jeju abonde en mythes et épopées chamaniques, puisqu’on y recense 18 000 divinités et 346 sanctuaires, dont 68% sont consacrés à des déesses.
Jeju est célèbre pour ses « trois entités abondantes » (samda) : les femmes, le vent et les rochers. Cette île volcanique est en effet faite de roche, sur le sol comme en sous-sol, ce qui explique l’aridité des terres. Exposée à la mer de tous côtés, elle est souvent secouée et balayée par les vents forts et les tempêtes. La vie sur l’île – l’habitat humain, la végétation et les activités économiques – a été une lutte constante contre les éléments. Les hommes de Jeju partaient pêcher et beaucoup ont péri en mer, ce qui explique l’abondance de femmes et la pénurie d’hommes jusqu’à récemment [1]. En somme, les célèbres « trois abondances » de l’île signifient que ce sont essentiellement les femmes qui devaient supporter les charges de la vie quotidienne et faire face à la dureté de l’environnement, en l’absence quasi totale des hommes. La représentation symbolique de ces femmes de Jeju est la « femme de la mer » ou la « plongeuse » (haenyo ou jamnyo), parce qu’elles plongent tous les jours dans la mer sans savoir si elles en sortiront vivantes. On dit d’elles qu’elles voyagent entre « cette terre-ci » et « cette terre-là » (le pays de la mort). L’entité protectrice des plongeuses est une déesse géante appelée Seolmundae Halmang (grand-mère). Selon le mythe de la création à Jeju, c’est la grand-mère Seolmundae qui a donné naissance à l’île. Ce mythe comprend cinq récits, qui portent sur la géographie de l’île et expliquent comment la déesse a essayé de relier l’île au continent, et comment elle a surmonté le problème de la famine. La lutte de cette déesse et la grandeur de son esprit et de son courage sont assez semblables à celles des haenyo.

Déclin du nombre de plongeuses jamnyo et disparition de leur culture
Dans l’île d’aujourd’hui, entraînée dans le rythme rapide de la modernisation et le développement du tourisme, la population des femmes plongeuses décline rapidement, de même que l’image de la déesse géante. En 2012, il ne restait que 4702 plongeuses, et 90% d’entre elles avaient plus de 50 ans. En 1969, elles étaient 20 832.


Plongeuses jamnyo de retour d’une plongée. Photo Koh Sung-Mi.

Avec la population de plongeuses disparaissent leur culture et leurs systèmes de valeurs, très différents de ceux de la péninsule continentale. La culture haenyo comprend une organisation sociale égalitaire, centrée sur la femme et axée sur un modèle de symbiose homme-nature. Il est surprenant de découvrir l’existence de cette petite poche de culture étrangère, caractérisée par un mythe féminin de la création et par une société centrée sur la femme, dans une Corée profondément enracinée dans l’idéologie confucéenne et connue pour être farouchement patriarcale.
Il n’est donc pas étonnant que les défenseurs de la culture et de l’identité de Jeju soient préoccupés par la situation actuelle. Le Parc de pierre de Jeju (d’une superficie de 300 ha) a été créé pour commémorer le mythe de la création de Seolmundae Halmang et rappeler aux jeunes générations leurs ancêtres féminines. De nombreux bâtiments sont en cours de construction (un musée Haenyo et une université d’été Haenyo), et des chants haenyo sont enregistrés et archivés à l’université [2]. Les études se sont multipliées sur le folklore et la culture des haenyo, et beaucoup de livres ont été publiés sur leur mode de vie. Cependant, les enregistrements sont de simples données collectées, qui s’accompagnent de très peu d’analyses et sont principalement en coréen. Il m’a donc paru urgent de faire connaître au monde entier le patrimoine immatériel, en voie de disparition, des femmes plongeuses de Jeju.

Notes

[1En 1935, le ratio par sexe à Jeju était de 10 femmes pour 6 hommes. En 2013, il était de un pour un.

[2www.jst.re.kr. (Archives Jejustudies, archives numériques), en coréen.